mercredi 13 octobre 2010

Faillite de la micro-finance au Mali: Les sangsues du petit peuple

Faillite de la micro-finance au Mali:
Les sangsues du petit peuple

Annoncée comme une success-story en Inde où le génie de l'homme, qui n'est pas
abonné au psittacisme avec ce qu'il a appris à l'école des Blancs (la banque ne
prête qu'aux riches), a permis de faire des miracles en sortant des millions de
petites gens de la pauvreté extrême, la micro-finance (la banque prête aussi aux
pauvres), puisqu'il c'est d'elle qu'il s'agit, a creusé la tombe des millions de
petits épargnants au Mali, lesquels n'ont aujourd'hui que leurs yeux pour
pleurer après avoir été totalement déplumés par nombre d'institutions de
micro-finance qui, comme des sangsues repues, vont inexorablement tomber, les
unes après les autres, de leur piédestal de feu-follet. Or, avec le système de
tontine traditionnelle, c'est les Africains qui devraient normalement «inventer»
cette «banque des pauvres». Mais au Burkina Faso tout près, le système marche à
merveille, notamment avec les femmes qui transforment les produits locaux
(beurre de karité, noix d'acajou, fruits et légumes, etc.). Pourtant, c'est les
mêmes populations que l'on trouve de part et d'autre de la frontière
«artificielle» dressée par le colonisateur français, sauf que le 4 Août 1983 est
passé par-là, faisant du Burkina «le pays des hommes intègres». Comme quoi,
toute la différence est dans la «qualité des hommes» au sommet de l'État et à la
tête des différentes structures étatiques comme privées. Un proverbe malien ne
dit-il pas que «les pintades suivent celles de devant»? En cas de «mauvais
chemin» emprunté par la tête de file, c'est l'effet domino qui fait le reste:
tous les éléments du corps social s'écroulent inexorablement les uns après les
autres. C'est pourquoi, notre conviction est que le pays a plutôt besoin d'un
président «bâtisseur d'hommes de vertu », lesquels sont les véritables
«bâtisseurs de leur pays». Sinon, si vous n'avez pas d'hommes «bien bâtis
moralement», c'est le genre de résultat auquel on aboutit: détruire à coups de
marteau (vol et corruption) la maison (institution de micro-crédit) construite
par les briques (argent) apportées par les pauvres (femmes, paysans, artisans,
petits salariés).
Voilà «la triste Odyssée des caisses de micro-crédit au Mali» que nous vous
contons, ci-dessous, plus en détails, suite à un article de presse intitulé
«Délinquance financière à la caisse Jemeni : l'État laisse faire» (Le
Républicain n°3184 du mercredi 8 septembre 2010).

Présenté comme un tissu d'instruments efficaces de lutte contre la pauvreté, les
réseaux de micro-finance se sont vite implantés en Afrique rimant parfaitement
bien avec les principes du libéralisme économique prônant la libre entreprise et
le développement du «social business».

Un outil de développement
Il est fréquent d'entendre les autorités politiques de nos pays et
des"professionnels" de la micro-finance affirmer, de façon péremptoire, le
succès de la micro-finance. Oui, les résultats de la micro-finance sont
incontestables sous d'autres cieux. En voici des exemples connus: développement
international des Jardins; DID au Canada; la Grameen Bank (banque des villages)
au Bengladesh, créée en 1983 par Muhammad Yunnus, Prix Nobel de la paix en 2006.

OLE Danbolt Mjoes (Président du Comité Nobel) disait en l'occurrence qu'une paix
durable «ne peut pas être obtenue sans qu'une partie importante de la population
trouve les moyens de sortir de la pauvreté» et que le microcrédit «est l'un de
ces moyens».
Réalité de la micro-finance en Afrique et au Mali
Il est clair que les populations de nos pays d'Afrique au Sud du Sahara et les
leaders d'opinion bien informés ont toujours apprécié les facilités de crédit
liées à la micro-finance. Ces facilités se traduisent par la proximité, l'accès
rapide aux produits financiers et le semblant d'appropriation des sociétaires du
réseau, donc des responsables locaux. Ces facilitées sont-elles assimilables à
un succès?
Dans les pays africains, notamment ceux au Sud du Sahara, le succès de la
micro-finance est assez mitigé. Sa performance au fil des années demeure sans
objet en termes de levier pour le développement de nos pays, à en juger par les
crises financières récentes au Bénin, les échecs au Mali.

Le grand échec de la micro-finance réside au niveau du coût extrêmement élevé
des taux d'intérêt appliqués par les institutions et ce, quels que soient le
produit financier et la catégorie de populations bénéficiaires ciblées (femmes
et hommes valides, communautés sédentaires ou nomades, sociétés coopératives,
organisations associatives, personnes handicapées, personnes démunies,
filles-mères ou autres).
Ces taux d'intérêt vont de 26% - 30%, voire plus. Cela signifie que lorsqu'une
paysanne de Fana emprunte 100 CFA, elle doit rembourser 130 CFA dans un
environnement de pauvreté absolu où précisément on consomme le capital. Ce qui
revient à dire qu'en recevant 100 CFA, on exige à Yanflè Diarra, la paysanne de
Fana, de rembourser 130 CFA; alors même qu'elle ne peut avoir en mains plus de
90 CFA, par exemple. Sachant cela, est-il possible de continuer à chanter sur
tous les toits que la micro-finance contribue à la réduction de la pauvreté ?
Comment peut-on réduire la pauvreté des populations de nos pauvres pays avec un
taux d'intérêt aussi élevé?
Il semble que la micro-finance est source de levier pour le développement de
l'agriculture. Dans quel pays du monde, l'agriculture est financée à des taux
d'intérêt de 30% ?
Choix de la micro-finance qui aggrave la pauvreté
Le système est devenu absurde. Plus les taux d'intérêt appliqués continuent de
croître, plus ce système de micro-finance à la malienne accroît ses risques et
son déficit en multipliant le nombre de client(e)s défaillant(e)s et en
augmentant les frais payés aux auxiliaires de justice. Pour survivre à sa propre
inefficacité, ce système est obligé de pressuriser encore davantage les pauvres
lui ayant fait appel. Pour ces personnes se trouvant dans le «trou», la
micro-finance à la malienne est devenue un instrument qui creuse sous leurs
pieds.

En plus des taux d'intérêt très élevés, certaines institutions de micro-finance
retiennent, sur les prêts accordés, des montants à hauteur de 30% jusqu'au
remboursement total, et cela quelle que soit la garantie apportée par le client,
à moins que ce dernier ne soit un salarié. Dans ce cas, il est demandé au client
salarié une domiciliation irrévocable de son salaire avec une retenue de 10% du
prêt remboursable après remboursement. Autrement dit, pour obtenir 100 CFA de
prêt, Yanflè Diarra, notre paysanne de Fana, se voit remettre seulement 70 CFA
et doit rembourser 130 CFA. Cela fait, au lieu d'un taux d'intérêt nominal déjà
insoutenable de 30%, un taux d'intérêt réel de 86%!!! La productivité
insignifiante de ses activités (5%) fait que Yanflè Diarra ne peut produire avec
ces 70 CFA que 73,5 CFA. Elle ne peut ni vivre de ces activités, ni même
rembourser le prêt. Pour échapper aux gendarmes, elle est obligée de vendre les
2 poules et la chèvre qui lui permettaient de nourrir sa famille ou de recourir
à la solidarité d'un de ses parents travaillant en ville (si c'est le cas). Par
la pauvreté Yanflè Diarra n'avait qu'un œil, un bras et une jambe. La
micro-finance l'aura obligée à se couper ce bras, à se couper cette jambe et à
se crever cet œil. Yanflè Diarra a tout perdu. L'huissier et le gendarme venus
de la ville lui auront tout pris comme biens matériels et son honneur (le plus
important dans la culture malienne).
Qui est le facteur de risque: Yanflè Diarra ou le Directeur de Jemeni ?
Le taux élevé d'intérêt, ajouté à la retenue immorale, aux garanties d'objets de
valeur (titres fonciers, or et autres) et divers frais d'entretien et de gestion
du compte clients, les clients (plutôt des clientes) de ces institutions se
sentent toujours floués.

Pour justifier les taux élevés appliqués, les retenues sur prêts et autres frais
exorbitants, les gestionnaires des institutions de micro-finance, les structures
publiques de contrôles ou de promotion de la micro-finance et même les bailleurs
de fonds brandissent l'argumentaire de devoir «gérer le risque» présentés par
les clients. Mais de quel risque s'agit-il ? Qui est facteur de risque ?
Il est incontestable qu'environ 80% des risques sont liés à la mauvaise gestion
et au manque de professionnalisme des réseaux de micro-finance. Seulement 20%
des risques relèvent des populations bénéficiaires, du moins des clients
défaillants. Ainsi les gestionnaires des caisses de micro-crédit au Mali sont
quatre fois plus dangereux pour leurs entreprises que les clients qu'ils
accusent. Yanflè Diarra est quatre plus crédible que les individus qui l'ont
ruinée.
Où est le problème ?
Le succès apparent de la micro-finance, à savoir la proximité du service,
s'explique par un niveau très avancé de déconcentration jamais atteint par les
banques classiques. Cet avantage constitue, en même temps, un problème. En
effet, le faible coût d'investissement lié à l'établissement des caisses et les
facilités accordées par les gouvernements entraînent la prolifération des
institutions de micro-finance. Il aurait fallu moraliser davantage à travers un
suivi et un contrôle suivant des normes préétablies de qualité et de
performance.

La proximité, source de confusion donc de duperie, de fourberies et de
détournement : les bénéficiaires (incluant des élus en charge de l'animation des
organes de gestion de ces réseaux) ont très vite compris qu'ils leur est
loisible de rouler facilement entre des caisses appartenant à différents
réseaux. Cette situation procède du manque de fiabilité des réseaux de
micro-finance tributaire du faible niveau d'équipement (surtout en matériels
informatiques). Ce constat a été vite établi par les populations qui en ont
profité pour tirer la couverture de leur côté pendant que les gestionnaires des
réseaux (voire les bailleurs de fonds) se leurrent avec des indicateurs comme :
le nombre croissant des membres, le volume important du portefeuille de crédits
octroyés, la mobilisation de l'épargne local et autres.
Des pistes vers une solution
Le cas des institutions de micro-finance dans la zone de l'Office du Niger (ON)
est assez éloquent. Les réseaux qui y interviennent se sont livrés à une
concurrence sauvage. Toutes les caisses sont unanimes sur les mêmes constats :
taux faible de recouvrement de crédits, clients douteux (le même épargnant peut
être enregistré au niveau de deux ou trois caisses appartenant à des réseaux
différents avec différents prénoms), faible épargne et autres.
Alors combien de fois, il a été recommandé la mise en place d'une centrale de
risque dans la zone de l'Office du Niger (ON). Cette base de données qui aurait
permis de référencer l'ensemble des mauvais clients pouvait être mis en partage
avec les institutions de micro-finance intervenant à l'ON. Toutes et tous les
gestionnaires, de loin ou de près, sont en phase avec cette recommandation faite
depuis plus de dix ans. Les institutions de micro-finance, au lieu de
s'organiser et de collaborer pour la mettre en place, se livrent plutôt à cette
concurrence sauvage et tirent dans le dos des institutions concurrentes en
croyant débaucher leurs clients. Drôle d'auto- satisfaction! Une première piste:
mettre en place une centrale de risque.
Alors, faut-il revoir les critères de performance de ces institutions de
micro-finance? Pendant ce temps, que font les structures publiques en charge du
contrôle et de suivi des institutions de micro-finance? Pourtant, ces structures
sont sous perfusion financière des bailleurs de fonds pour un travail qui n'est
jamais fait ou mal fait, eu égard au constat d'échec que nous vivons
actuellement. Deuxième piste: renforcer le système d'évaluation et de mesure de
la performance.
Quelle est la responsabilité de ces structures publiques qui, en toute
connaissance de la réalité des chiffres d'une institution comme "Jémeni", ont
approuvé ou n'ont pas empêché cette institution à construire son siège dans la
capitale à des coûts de plusieurs dizaine de millions de nos francs. A qui est
alors imputable le mauvais sort infligé aux braves épargnants des villes et
campagnes : hommes, femmes, jeunes et vieux? Troisième piste: situer les
responsabilités (incluant celles de l'État) des contre-performances, prendre à
temps des mesures conservatoires et correctrices et sanctionner les coupables.
Cette crise de Jémeni est connue de toutes et tous et nous sommes dans l'attente
de ce que le gouvernement va entreprendre pour défendre des pauvres citoyens
(car il ne s'agit plus de les protéger) dont les droits sont lésés par une
institution fantoche autorisée et promue par les structures techniques
compétentes et légales.
Oui, la micro-finance au Mali est devenue un moteur d'aggravation de la
pauvreté. Les fautes et les fautifs sont identifiables. Les fautifs ne sont pas
ceux qui sont actuellement désignés du doigt.

Par Cheick Sadibou KEITA
Anourou CISSE
Seydina Oumar DIARRA-SOD
15 Septembre 2010
Source: Malilink
NB: Les titres sont de la rédaction
Mr ASSADEK aboubacrine
Assistant au département de mathématiques et informatique
à la Faculté de Sciences et Techniques de l'Université de Bamako.
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