mardi 15 juin 2010

Crise de l’Enseignement Supérieur : quelques éclairages et suggestions

Crise de l'Enseignement Supérieur : quelques éclairages et suggestions

 

La situation actuelle de la crise de l'enseignement supérieur est caractérisée par le blocage autour du protocole d'accord signé entre le gouvernement et le Snesup le 8 janvier 2010. Ma volonté, partagée par beaucoup, est de contribuer à trouver une sortie de cette crise. A mon avis cette sortie est devenue aisée à  trouver à partir du moment où le gouvernement, par la voix du Président de la République et par celle du Premier Ministre, reconnait la légitimité des revendications des enseignants. Cette reconnaissance n'est pas « un cadeau » mais la prise en compte du fait objectif qui est que la société malienne a fini de conduire à la pauvreté et même à la clochardisation des millions de maliens exerçant un travail. Parmi ces travailleurs pauvres, on trouve beaucoup d'enseignants. Pire, on y retrouve pratiquement tous les enseignants qui ont la chance ou la malchance de survivre au départ à la retraite. Le présent texte s'occupe uniquement d'analyser la référence faite par nos collègues à la grille des salaires du Niger. Il est vrai que le protocole d'accord lui même se réfère à « l'alignement des salaires des enseignants de l'Enseignement Supérieur et des Chercheurs de l'Education sur ceux des homologues de la sous-région ».  Il n'existe cependant pas, à ma connaissance, une grille régionale des salaires pour le personnel de l'enseignement supérieur. Ainsi le choix du Niger est arbitraire mais pratique comme base de discussion.

J'ai consacré une partie de ma journée du dimanche 13 juin 2010 à regarder et à analyser les chiffres auxquels j'ai pu accéder via les données de la CIA mises à jour le 27 mai 2010, dans la bibliothèque digitale «The CIA Factbook ».

 

1- L'enseignement au Niger et au Mali comme facteurs de développement

J'ai pris le parti de regarder l'éducation comme le principal moteur du développement. Je fais des hypothèses simplificatrices afin de donner un sens à l'analyse.

Hypothèse 1: je considère que la croissance économique au Niger comme au Mali découle directement de la qualité de l'éducation des forces de production.

Avec cette hypothèse, les PIB comptés sur la base de la Parité de Pouvoir d'Achat (PPA) étaient, en 2009, de 15,3 milliards US Dollars pour le Mali et de 10,45 milliards US Dollars pour le Niger. Ces PIB ont été produits au bout des trois dernières années (2007, 2008 et 2009) par des taux de croissance de 2,8% ; 5,1% ; 4% pour le Mali et 3,2% ; 9,5% et 2% pour le Niger. Les calculs que j'ai effectués sont simples et sont reproductibles par tout étudiant de niveau moyen ayant achevé la première année universitaire en mathématiques. Ces chiffres permettent de calculer que sur la base de l'hypothèse 1, le Niger et l'enseignement du Niger ont un retard de 14 ans sur le Mali et son enseignement. Ce retard a été accentué par la crise stupide entretenu par les dirigeants nigériens entre 2008 et 2009.

Le gouvernement du Mali a consacré 4,5% du PIB de ce pays à l'enseignement alors que le Niger n'a consacré à l'éducation que 3,4% de son PIB. Cela signifie que le Niger a consacré 33% moins de ressources au secteur de l'éducation, pris dans son ensemble, que le Mali. Le Niger semble avoir fait cependant le choix d'une répartition inégalitaire des sommes affectées à l'enseignement en privilégiant l'enseignement supérieur. Sans la crise politique intervenue dans ce pays, cette répartition arbitraire des ressources, sur la base de notre hypothèse 1, a mis le Niger sur une pente de croissance de presque 10%. La poursuite d'un tel taux de croissance permet que ce pays rattrape les 14 ans de retard qu'il a sur le Mali en seulement 3 ans. Ainsi, si la crise politique au Niger ne perdure pas, si les ressources fournies par l'Uranium sont soutenues, si ces ressources ne sont pas volées des caisses de l'Etat, alors sous l'hypothèse 1: la valorisation de son système d'enseignement supérieur de formation des cadres, la mise à disposition du savoir technique à la disposition de l'économie nigérienne feront que le Niger pourrait dépasser, en termes du PIB calculé selon le PPA, le Mali en 2014 sachant qu'en 2010 le Niger a un retard de 14 ans sur le Mali.

 

2- Peut-on aligner les salaires maliens sur ceux du Niger ?

Les chiffres sur les progrès de l'économie nigérienne semblent donner raison au gouvernement de ce pays d'avoir cru aux enseignants du supérieur et en leur capacité de former des cadres compétents nécessaires pour son développement national.  Mais ces résultats ont été obtenus du fait aussi de la faiblesse de la corruption des fonctionnaires nigériens comparés à ceux du Mali.

Relever les salaires au Mali est une décision politique qui relève du gouvernement. Cette décision renvoi aux priorités du programme politique sur lequel le gouvernement a été élu. La résistance du gouvernement à aller dans le sens d'un relèvement plus accentué des salaires des enseignants prouve :

-          soit que ceci ne correspond pas à ses priorités ;

-          soit que le gouvernement ne croit pas que le système éducatif malien, à l'heure actuelle, soit en état d'être la colonne vertébrale du développement économique national.

 

Les chiffres ci-dessus indiquant que le système éducatif nigérien a eu 33% de part de richesse nationale (PIB) de moins que son homologue du Mali permettent d'établir que l'enseignant nigérien à une productivité au moins supérieure à celle de son homologue malien de 33%. C'est à dire qu'un enseignant nigérien, à l'heure actuelle vaut mieux que 3 enseignants maliens. Je ne connais vraiment pas les vrais salaires maliens et nigériens. Surtout je ne connais pas les pouvoirs d'achat de ces salaires. Mais comme certains semblent le dire, si un assistant est payé 200.000Cfa au Mali et 600.000Cfa au Niger, ce niveau de salaire nominal reflète parfaitement le rapport de productivité entre les deux assistants. Comment faire ? On se retrouve dans la situation du problème de l'œuf et de la poule. Les enseignants diront : «augmentez nos salaires, vous verrez, nous ferons mieux ». Le gouvernement peut dire : « améliorer vos résultats et alors on vous augmente ».

 

3- Quel est le bon niveau des salaires pour les enseignants maliens ?

Il est difficile, voir impossible dans les circonstances actuelles, de répondre à cette question. Ce qui est certain c'est que toute comparaison de revenu doit, en premier lieu, être interne au Mali où il devrait exister une correspondance transversale entre les salaires de base. Si ma mémoire est bonne, en France, notre pays de référence, il existe une telle correspondance. Par exemple, un capitaine de l'armée a même salaire de base qu'un enseignant détenteur de la maitrise. Un colonel a même salaire de base qu'un enseignant detenteur du DEA. Un général a le même salaire de base qu'un enseignant détenteur du doctorat.

Le gouvernement malien a distribué, à bourse déliée, des primes et autres émoluments aux militaires, aux administrateurs et aux magistrats. En a t-il le droit ? Oui. Il en a le droit et le pouvoir. Ce choix signifie que le gouvernement malien considère que le moteur du développement du Mali est constitué par : les militaires, les administrateurs publics et les magistrats. Il faut attendre le moment venu (2012) pour juger de cette politique; la congédier par un vote ou la sanctifier selon qu'elle s'est avérée être un échec ou un succès.

Ce qui rend le problème de la grève actuelle malaisée à résoudre au Mali c'est que les enseignants comparent leurs niveaux de vie aux niveaux de vie apparents des autres employés de l'Etat. Mais ces niveaux de vie dépendant plus du fruit de la corruption que des revenus réels.

 

4- Gouvernement et enseignants dans le jugement de la population

Hypothèse 2 : Je suppose que la confiance que les citoyens ont dans le système politique, économique et éducationnel d'un pays se reflète directement dans le flux migratoire, en temps de paix.

D'âpres la CIA, la pression migratoire interne au Mali pousse 6 maliens sur 1000 à quitter le pays tandis que ce chiffre n'atteint pas 1 sur 1000 pour le Niger. Cela signifie qu'un groupe de nigériens constitué de personnes les moins confiantes dans leur pays ont une confiance 600% plus élevée dans l'avenir de celui-ci que la confiance qu'un groupe quelconque de maliens moyens place dans l'avenir du Mali. Autrement dit, nous tous maliens avons un très long chemin à parcourir afin de rassurer nos jeunes.

 

5- Faut-il faire quelque chose pour les enseignants ?

Indiscutablement oui. Pourquoi ? Parce que :

-          il ne peut y avoir de développement en dehors d'un système éducatif devenant colonne vertébrale du développement ;

-          la vraie crainte des enseignants est la retraite. Du reste, en distinguant entre l'espérance de vie à la naissance et l'esperance de vie en bonne santé, nous pouvons affirmer que, dans les conditions économiques et sociales actuelles,  peu d'enseignants seront encore vivants à l'âge de la retraite. Toutes les statistiques publiées sur des situations semblables à celles des enseignants du Mali, dans le monde, prouvent que presque 100% des personnes ayant réussi à atteindre l'âge de la retraite avec la certitude d'aller dans la misère, surtout en zones urbaines, souffrent de problèmes psychiques variés allant de la dépression légère à des troubles plus graves comme la schizophrénie.

 

6- Quelle solution proposer ?

Apres réflexion je n'ai pas de meilleure proposition que celle que j'ai faite déjà et reposant sur le prélèvement de 1% sur les salaires. Cependant si la solution était de retenir le milliard Cfa apporté par le gouvernement il me semble approprié de distinguer la situation des enseignants en fin de carrière de celui des plus jeunes enseignants.

 

7- Commentaires de postface

Voici, chères sœurs et chers frères, l'analyse que je peux faire, en fonction des données dont je dispose, de la comparaison des salaires entre le Mali et le Niger.  Notre frère Seydina Haidara offre les services de son Cabinet pour utiliser plus de données afin d'offrir des pistes techniques d'augmentation de salaires sur la base d'une analyse affinée des données.

Cependant, n'oublions pas que la crise actuelle est une conséquence et une manifestation d'une situation d'injustice ayant abouti à la promotion d'une poignée d'individus et la déchéance de la majorité de nos populations. Nous avons traité de cette question dans notre contribution aux « Etats Généraux contre la Corruption et la Délinquance Financière » (EGCDF). Mais deux ans après les EGCDF, aucune mesure concrète n'a été mise en place. Au contraire la corruption ne fait que prospérer. Car, chères sœurs, chers frères, ne nous y trompons pas, la vraie lutte qui assurera à chaque malien le travail et les ressources qu'il mérite a deux volets qui sont : (1) la croissance économique, (2) le combat contre la corruption. Cette lutte en deux volets, nous devons la mener et avec tout notre peuple.

 

La grève continue et sans limite nous éloigne de ce notre capacité à gagner les deux volets de cette lutte. En conséquence, je voudrais demander à nos sœurs, à nos frères enseignants, à mes collègues, de bien vouloir retourner à l'école en élevant le niveau du combat et ses objectifs. Les responsables du syndicat ne peuvent pas prendre à eux seuls une telle décision après 3 mois de sacrifice. La décision vous appartient. Retournez à l'école. Les enfants vous y attendent.  Donnez leurs les armes du combat pour le développement : le savoir, le savoir-faire, l'esprit critique, la volonté. L'espoir pour un meilleur avenir est à ce prix.

 

Dialla Konate

Blacksburg, 14 juin 2010. 


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Mr ASSADEK aboubacrine
Assistant au département de mathématiques et informatique
à la Faculté de Sciences et Techniques de l'Université de Bamako.
Tel (00) 223 222 32 44
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Kofi Annan : "Pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement, ni développement ni sécurité sans respect des Droits de l'Homme".

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