vendredi 11 décembre 2009

Que se passe-t-il au Mali ?

Sujet : 22 Septembre : Que se passe-t-il au Mali ?   |   Nom : RG   |   11/12/2009 - 12H57
22 Septembre - 10/12/2009

Que se passe t-il au Mali ?
par Vijay Prashad

Depuis quelques années, le soutien militaire au Mali s'intensifie. Derrière la lutte contre le terrorisme et la stratégie de «containment» d'Al Qaeda au Maghreb Islamique, des millions de dollars d'aide et des financements divers sont accordés à Bamako. Mais, pour Vijay Prashad, le soutien et l'intervention des Etats Unis dépassent de loin la réalité des menaces que font peser les mouvements terroristes qui ont transformé l'immensité du Sahara en zone d'évolution. Et à terme, la militarisation de ce pays lui fait craindre le pire par rapport à son expérience démocratique.

Noyé dans le flot des informations, un rapport a circulé selon lequel les Etats-Unis vont fournir, pour 5 millions de dollars, des camions et du matériel militaire au Mali. Un soutien dont l'objectif est d'aider le gouvernement malien à combattre le groupe Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI). Un mouvement qui, en décembre 2008, a pris en otage deux diplomates canadiens, relâchés quatre mois plus tard. Les activités d'AQMI, aujourd'hui, tiennent plutôt à ces prises d'otages, à l'extorsion de fonds et au trafic d'armes; l'Islam n'est qu'un vernis.

AQMI est né de la brutale guerre civile algérienne (1991-2002) qui a coûté la vie à plus de 200 000 personnes et dont les protagonistes étaient le Front de Libération Nationale (FLN), laïc et autoritaire, d'une part, et, d'autre part, diverses factions islamistes. La guerre a pris fin lorsque les Islamistes ont perdu. Quelques vétérans endurcis se sont tournés vers un Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) à la fin des années 1990, pour donner naissance à AQMI, qui été accueilli en 2006 au sein d'Al Qaeda par un émir junior, Ayman al Zawahiri.

AQMI a conduit quelques opérations spectaculaires, y compris la prise en otage de touristes, le bombardement de véhicules militaires algériens et des attaques suicides. Ses dirigeants proviennent de cette classe de jihadistes qui, pour avoir fait leurs «classes» en Afghanistan, sont connus sous le nom de «Arabes afghans», avec des hommes comme Abu Musab Abdul Wadoud (Abdelmalek Droukal). L'association avec Al Qaeda relève de la propagande. Cela ressort dans les propos de Wadoud, quand il déclare au New York Times que le lien, non seulement renforce l'unité théologique mais, également, «plonge nos ennemis dans le chagrin et le souci». C'est de la fanfaronnade. AQMI est une petite officine avec une grande enseigne, qui paie son écot sans que ses affaires s'améliorent.

Mais, compte tenu du fait que AQMI opère et mène ses affaires à la frontière entre l'Algérie et le Mali, le gouvernement américain a décidé d'aider le Mali à renforcer son armée. Les 5 millions de dollars ne représentent pas grand chose pour un pays comme les Etats-Unis. Mais, pour un pays qui a un revenu annuel de 1,5 milliards de dollars, avec un budget militaire annuel d'environ 70 millions de dollars, cette petite contribution a un impact considérable. Et il est prévu qu'elle sera augmentée. Gardez l'œil ouvert!

Le gouvernement américain craignait que les turbulences algériennes ne débordent au-delà du Sahara pour finir dans des pays comme le Mali. En 2002, l'administration Bush a mis sur pied l'initiative Pan Sahel, qui est devenue, en 2005, la Trans Sahel Conter Terrorism Initiative (on devait y attacher, plus tard «partnership – partenariat», pour aller vers une Trans Sahel Conter Terrorism Partnership. L'objectif était de former les forces militaires des sept pays sahariens «volontaires» pour qu'ils combattent leurs différents ennemis, dont certains pouvaient être des branches de Al Qaeda. Mais l'on notera que AQMI n'a pas été fondé avant 2006, lorsque ce partenariat était déjà bien avancé entre les Etats-Unis et le Mali.

Le gouvernement américain a investi 500 millions de dollars dans le projet Trans-Sahel, principalement sous forme d'équipements militaires. Comme si les militaires du Ghana et du Nigeria - qui ont rejoint l'initiative - avaient besoin de davantage de fonds! Mais, au travers du TSCTP, le gouvernement américain ne voulait pas seulement combattre les islamistes sur le champ de bataille; il s'agissait aussi de contrer leur idéologie extrémiste. A cette fin, l'USAID a obtenu des fonds afin de contribuer à la révision des manuels scolaires, de pousser les écoles à enseigner une idéologie de tolérance, une station radio à diffuser des vues modérées et à informer sur les activités gouvernementales. Les fonds pour ces prestations non militaires ont été disponibles en 2005 et en 2007, mais non en 2006. Raison pour laquelle, selon le Département des Finances du gouvernement américain, «la mission a suspendu son programme de construction de la paix au Mali».

Toute l'attention s'est focalisée sur les aspects militaires et cela non sans un certain malaise. L'ambassade américaine à Bamako a tôt fait d'annoncer que les 5 millions de dollars ne provenaient pas du Département de la Défense, mais bien des Affaires Etrangères. Toutefois ces dernières ne sont pas les seules impliquées: d'avril à juin de cette année, des «conseillers» des Forces Spéciales américaines ont entraîné les militaires maliens dans trois de leurs bases. Ces initiatives sahéliennes sont maintenant gérées dans le cadre de l'AFRICOM, le commandement américain pour l'Afrique, établi en octobre 2007. Elles mettent en œuvre un programme du nom de Joint Task Force Aztec Silence. Les cow-boys tiennent le rôle de Cortez dans le désert. Le «Silence» après Aztec est glacial.

Les insurgés dans le nord du Mali sont divers. La tension la plus ancienne est celle qui prévaut entre le gouvernement du Mali et les rebelles Touareg, ces nomades berbères du Sahara qui vivent au-delà des frontières, dans les pays qui constituent l'Afrique du Nord. Connus sous le nom de «Hommes Bleus du désert», en raison de leurs vêtements indigo, les Touareg ont eu à lutter pour leur indépendance et leurs moyens de vivre. Leur indépendance a d'abord été menacée par les Etats coloniaux et ensuite par les nouveaux Etats nationaux, qui voulaient les intégrer dans les structures étatiques afin de fixer des frontières internationales, ce dont les Touareg se moquent. Les menaces qui planent sur leurs moyens de subsistance proviennent de la détérioration de la terre qui entoure le désert, de la longue sécheresse qui a perturbé la forme de pastoralisme des Touaregs (ceci est l'un des problèmes majeurs qui affecte le Darfour, problèmes mis en évidence par Mahmoud Mamdani dans son livre «Saviours and Survivors»).

Les Touareg ont une longue histoire de lutte avec l'Etat malien, qui a débuté en 1962 dans les montagnes de l'Adrar des Ifoghas, lorsque les Touareg ont mal pris les tentatives de contrôle par le nouvel Etat indépendant. Une histoire de rébellion contre l'Etat français a renforcé leur détermination de protéger leur mode de vie, et seule une action militaire menée par le nouvel Etat malien a forgé une paix fragile. Les sécheresses de 1968, 1974, 1980 et 1985 ont dévasté leur mode de vie nomadique et contraint les fiers Touaregs à se diriger vers le sud, en quête de travail dans les cités maliennes. La richesse pétrolière libyenne a aussi permis l'absorption de nombreux travailleurs migrants, qui ont rejoint l'armée et ses forces de travail informelles.

Une seconde rébellion a éclaté en 1990 et l'Etat malien s'est rapidement rendu compte que la solution militaire n'était pas possible. Le gouvernement et les Touareg ont alors signé les Accords de Tamanrasset, qui ont conduit à un Pacte National en 1992. Le point central était que le gouvernement s'engageait à la décentralisation et à un programme de développement du nord (entre 1968 et 1990, le Mali n'a dépensé que 17% de son budget pour les infrastructures dans le nord; entre 1991 et 1993, il a dépensé 48% de ses fonds dans la région).

Mais ce développement n'a-t-il pas toujours été une chimère?

Le Mali est sorti dévasté de la période coloniale. Il ne lui était rien resté. Le Bureau Colonial de l'Office du Niger s'est payé une fantaisie en essayant de transformer la région du Delta du Niger en une région de plantation de coton. Corvées de travail et déplacements forcés ont représenté les pires aspects de cette entreprise. Du point de vue structurel, le Mali, dans le cadre du développement colonial, est devenu un producteur agricole sans moyen de transformation et sans industries, qui auraient permis une valeur ajoutée (l'histoire de la période coloniale est relatée de façon accessible par Monica van Beusekom, dans son étude de 2002: «Negotiating development: African farmers and colonial experts at the Office of Niger, 1920-1960»).

«L'indépendance» du Mali est survenue avec des contraintes sévères. Les Français ont été éjectés et un gouvernement populaire, mené par le charismatique Modibo Kéita, a pris le pouvoir. Mais le pays était dépendant d'une seule culture - le coton - pour plus de la moitié de son PIB. Il n'avait guère de moyen de transformation ou d'industrie et pratiquement pas de sources d'énergie (tout le pétrole doit être importé et les installations hydroélectriques de Kayes et de Sotuba étaient insuffisantes pour la consommation des ménages, pour ne rien dire d'un développement industriel). Une terre pauvre et le manque d'eau dans le nord du pays a rendu l'agriculture difficile et la distance du Mali par rapport à la mer (1400 miles de chaque côté de ce pays enclavé) rendait l'accès aux marchés difficile pour les produits agricoles. De surcroît, le régime des subventions pratiqué par l'Europe et les Etats-Unis frappe le Mali au cœur de ses efforts de croissance économique, de toute façon très modestes.

Modibo Keïta a remis le ministère de la Planification dans les mains de Jean-Marie Koné, un modéré et non pas un marxiste, qui a mis sa propre empreinte sur le processus. En 1965, Samir Amin avait déjà conclu que l'écart entre le plan du Mali et sa réalisation remettait en question toute la fonction de planification («Trois expériences africaines de développement : le Mali, la Guinée et le Ghana», Paris 1965). Aucune chance n'a été donnée à Kéita. En 1968, le général Moussa Traoré a laissé les casernes derrière lui et mis un terme à la première expérience démocratique du Mali. A ce moment, le gouvernement de Kéita avait déjà mis en route un processus qui a permis au Mali de devenir autosuffisant en céréales au début des années 1970. Le processus s'est arrêté au milieu des années 1970. Si l'on avait accordé plus de temps au socialisme malien, il aurait pu devenir un modèle pour un petit pays enclavé.

Traoré n'a pas l'imagination de Kéita ni la patience du mouvement socialiste pour ce qui est d'un partage du pouvoir. Lorsque les choses ont mal tourné, il a couru à Washington. La Banque Mondiale l'a accueilli en 1981 et le Mali est devenu le terrain d'expérimentation pour les politiques «d'ajustement structurel». Les Maliens ont vu la fin de leurs dix ans de difficultés lorsqu'un mouvement politique a destitué Traoré, en 1991, pour le remplacer par un autre homme «en vert». Mais le vent avait fini de tourner contre les militaires, qui remettront le pouvoir à l'Alliance pour la Démocratie au Mali, dont le leader Alpha Oumar Konaré, est devenu le président du Mali.

Konaré a fait ses premières armes à l'époque de Kéita, comme dirigeant d'un mouvement estudiantin et ensuite comme membre du parti marxiste léniniste malien du travail, avant que de rejoindre le régime de Traoré comme ministre, pour finalement se jeter dans la création d'une société civile (comme dirigeant d'une entreprise culturelle, Jamana, comme rédacteur d'un journal et comme fondateur de Radio Bamakan).

Le Mali, à son arrivée, avait une dette criminelle de 3 milliards de dollars, principalement contractée au cours de la période militaire. Quelque 60% des revenus fiscaux du Mali étaient consacrés au remboursement de la dette et de ses intérêts. Les salaires ne pouvaient pas être payés. Les mains de Konaré étaient liées. L'un de ses proches disait à Howard French du New York Times: «Nous remboursons notre dette chaque mois, exactement dans les temps, au centime près, et, pendant ce temps, les gens deviennent de plus en plus pauvres». Konaré qui, entre temps, était devenu un libéral, priait instamment les Etats-Unis et l'Europe d'effacer la dette ou, au moins, d'établir un nouveau calendrier.

Aucun développement ne pouvait avoir lieu au nord pour maintenir la paix et le Pacte National de 1992 était menacé par la pauvreté économique et politique. Washington n'a pas cédé. Les risques moraux font partie du jeu. Georges Moose, l'assistant du Secrétaire d'Etat sous l'administration Clinton a ergoté que «la vertu est sa propre récompense». Comment le Mali pouvait-il alors s'en sortir? Ceci aurait donné un mauvais exemple aux pays endettés.

En 1995, Howard French rapportait de Bamako, au New York Times, que «les diplomates parlent aussi de ce pays enclavé comme d'un rempart contre l'islam militant, qui s'étend à partir de ses frontières du nord, de l'Algérie. Non seulement le Mali est confronté à un conflit déstabilisant avec les tribus Touareg dans le nord, mais, encore, il ne peut régler le conflit faute de ressources. Par ailleurs, le poids de la dette contractée par le Mali durant la période de la dictature militaire consomme tellement des ressources du pays qu'il ne reste rien pour satisfaire les besoins de développement». L'argument était on ne peut plus explicite. Personne ne l'a écouté. Konaré ne pouvait rien faire progresser. Il a fini son deuxième mandat en 2002 et a rejoint l'Union Africaine. Son successeur est également découragé.

A la différence de Konaré, l'actuel président, Amadou Toumani Touré, est un ancien militaire. Exerçant le pouvoir en dehors du cadre d'un parti politique, il a été également incapable de trouver une solution qui sorte le Mali de sa crise structurelle liée à la dette. L'agitation continue de couver dans le nord. En 2006, les Touareg ont pris deux bases militaires, à Kidal et Menaka. Le gouvernement s'est hâté de conclure un accord de paix (les Accords d'Alger), répétant une fois de plus les promesses usées de développement. En janvier 2009, la bataille a repris dans le nord et les militaires ont lancé une offensive contre le camp du chef Touareg Ibrahim Ag Bahanga, qui n'était pas partie aux Accords d'Alger. Bamako espère amener toutes les parties autour de la table, quand bien même ce genre d'attaque armée n'est pas faite pour créer la confiance parmi les Touaregs et peut même encourager certains à rejoindre AQMI et ses satellites (au moins leurs activités sont lucratives)

AQMI, malgré les fanfaronnades de ses dirigeants, est devenu une sorte de gang transsaharien. Prendre des touristes en otages est une source de revenus: il avait demandé 5 millions de livres pour la libération des deux touristes autrichiens qui ont été relâchés en novembre 2008 (l'Autriche nie avoir payé une rançon).

Il est certain que AQMI est devenu l'une des principales structures de trafic d'armes et de drogues, les deux industries qui croissent dans les zones dévastées par la sécheresse et la dette. On soutient que AQMI a envoyé ses militants en Irak, mais leur nombre est faible, si même il en existe. La majeure partie des «combattants étrangers» en Irak, qui participent à l'insurrection, provient du Mashriq, les Etats de la péninsule arabique et de Jordanie.

AQMI est une organisation criminelle face à laquelle l'Algérie, la Libye et le Mali devraient être capables de se concerter pour la démanteler. Mais Touré joue un double jeu: il a promis d'entreprendre une «guerre totale» contre les terroristes, mais n'enverra ses troupes contre eux que le jour où elles seront mieux équipées et formées par les Etats-Unis. Il veut une puissance de feu aérienne (un souvenir de l'époque où les Italiens ont bombardé les Berbères, et, pour reprendre les propos du commandant de l'air italien, parce que «les bombes ont eu un effet magnifique sur le moral des Arabes»).

Touré fait usage de la menace AQMI pour consolider son pouvoir et pour faire rentrer de l'argent. Il y a plus d'argent à disposition pour le contre-terrorisme que pour le développement. Par les lunettes du contre-terrorisme, Washington ne voit que Al Qaeda. Le poids de la dette et l'impossibilité de gouverner ne font pas partie du programme. Que ce soit le Département d'Etat ou le Département de la Défense qui donne des armes aux militaires maliens, la démarche parle plus de l'anxiété des Américains que de la dynamique malienne. Une fois de plus, les Etats Unis vont renforcer les militaires contre la société civile et, une fois de plus, l'on risque de voir le Mali prendre le chemin de la Guinée et d'autres pays dans la région, qui sont devenus des dictatures. La Secrétaire d'Etat, Hillary Clinton, a justement qualifié les viols de masse par les militaires guinéens de «la pire criminalité». A moins que le bon sens ne puisse prévaloir, il se pourrait que, sous peu, des atrocités similaires soient perpétrées dans le stade Modibo Kéita à Bamako.

* Vijay Prashad est titulaire de la Chaire d'Histoire de l'Asie du Sud Georges et Martha Kellner et directeur des études internationales à Trinity College, Hartford, CT. Son dernier livre intitulé «The darker nations: A people's history of the Third World». (New York: The New Press, 2007) a été sélectionné pour le prix Muzaffar Ahmad.

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Mr ASSADEK aboubacrine
Assistant au département de mathématiques et informatique
à la Faculté de Sciences et Techniques de l'Université de Bamako.
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Kofi Annan : "Pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement, ni développement ni sécurité sans respect des Droits de l'Homme".

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